Le 4 février 1925, les Parisiens qui ouvrent leur exemplaire du Petit Journal tombent sur une photographie qui défie l’entendement. On y voit un homme en costume, Paul Grappe, aux côtés d’une femme élégante, « Mlle Suzanne ». La légende annonce : « Mlle Suzanne, dite la Garçonne, revit en Paul Grappe, déserteur… amnistié. » Pendant dix ans, sous le nom de Suzanne Landgard, cet homme a partagé la vie de sa femme, Louise Landy, dans le plus grand secret. Dix années de travestissement, de mensonge et de double vie qui s’achèveront dans le sang, un soir de juillet 1928, au 34 rue de Bagnolet.


Acte I — La guerre, la blessure et la fuite

Né le 30 août 1891 à Rançonnières, en Haute-Marne, Paul Grappe est le fils illégitime d’un fromager et d’une jeune femme sans profession. Rien ne le destine à l’exceptionnel. Il effectue son service militaire en 1912, et un mois avant la fin de celui-ci, la guerre éclate. Incorporé au 102e régiment d’infanterie, il part au front.

Blessé à deux reprises en 1914, Paul Grappe est soupçonné par son officier, à la seconde fois, de s’être infligé une « fine blessure » — une automutilation à la main droite. Arrêté, il bénéficie finalement d’un non-lieu. Transféré à l’hôpital, sa plaie ne cicatrise pas. Les soupçons persistent : on l’accuse d’aggraver sa blessure pour ne pas retourner au combat.

« Condamné à mort par contumace, il doit être fusillé pour l’exemple. Il a alors l’idée de se travestir en femme. »

À la mi-1915, alors qu’il est caporal, Paul Grappe déserte. Le conseil de guerre le condamne à mort par contumace. Il doit être fusillé pour l’exemple. C’est là que naît l’idée qui changera le cours de son existence : pour échapper aux gendarmes, il se travestit en femme et se réfugie auprès de son épouse, Louise Landy, sous le faux nom de Suzanne Landgard. Après un court exil en Espagne, le couple s’installe à Paris, dans le 20e arrondissement, en 1922.


Acte II — Suzanne, la garçonne du Paris des Années folles

Dans le Paris bohème des Années folles, le couple mène une existence que rien n’aurait pu laisser présager. Paul, désormais Suzanne, se libère de toutes les conventions. Selon les archives judiciaires, il mène une « vie sexuelle débridée » faite de prostitution, d’échangisme et de bisexualité. Son épouse Louise, qui travaille dur pour faire subsister le foyer, accepte l’inimaginable : prendre un amant à la demande de son mari, puis héberger la maîtresse de ce dernier au domicile conjugal.

Le secret tient bon. Les voisins du 20e arrondissement n’y voient que du feu. Suzanne est une femme comme les autres — peut-être un peu trop libre pour l’époque, mais une femme néanmoins. Personne ne devine que derrière les robes et le maquillage se cache un soldat condamné à mort, un homme que la France entière recherche.

« Son histoire fait rapidement le tour des rédactions. Le Petit Journal titre : \ »Mlle Suzanne, dite la Garçonne, revit en Paul Grappe, déserteur… amnistié.\ » »

Mais l’équilibre précaire de cette double vie vacille en 1924. L’élection du Cartel des gauches ouvre la voie à une loi d’amnistie pour les déserteurs. Le 3 janvier 1925, la Chambre des députés vote le texte libérateur. Paul Grappe peut désormais retrouver sa véritable identité sans craindre le peloton d’exécution. Il se rend à la prévôté, demande à être rayé des contrôles de désertion et à recouvrer ses droits civiques.

Les journaux s’emparent de l’histoire. Le Petit Journal fait sa une sur « la garçonne » et « le déserteur travesti ». Paul Grappe devient une célébrité malgré lui. Mais ce passage brutal de l’ombre à la lumière a un prix : le propriétaire l’expulse de son appartement. Paul et Louise se retrouvent à la rue.


Acte III — La chute, le coup de feu et l’acquittement

La liberté tant attendue se transforme en cauchemar. Psychologiquement détruit par dix années de mensonge et de clandestinité, Paul Grappe sombre dans l’alcool. L’homme qui a vécu en femme devient violent. Les disputes avec Louise se multiplient. Le déserteur travesti, qui a défié la guerre et la justice, ne parvient pas à surmonter sa propre libération.

Dans la nuit du 21 juillet 1928, au domicile du 34 rue de Bagnolet, une dispute éclate. Les témoins ne sauront jamais ce qui s’est réellement dit cette nuit-là. Toujours est-il que Louise Landy saisit un revolver et abat son mari. Paul Grappe meurt sur le coup, à l’âge de trente-six ans.

« Le commissaire qui interroge Louise Landy suspecte un assassinat avec préméditation. Mais, défendue par le célèbre avocat Maurice Garçon, elle est acquittée. »

Le commissaire chargé de l’enquête ne croit pas à la légitime défense. Il suspecte un assassinat avec préméditation. Louise Landy est inculpée et jugée aux assises. Son avocat n’est autre que Maurice Garçon, l’une des plus grandes figures du barreau français, future voix de la défense dans les procès les plus retentissants du siècle. Le procès est une sensation médiatique : le public et la presse suivent chaque minute des débats, fascinés par cette femme qui a vécu dix ans aux côtés d’un travesti.

Au terme d’un procès qui tient la France en haleine, Louise Landy est acquittée. La cour reconnaît qu’elle a agi sous l’emprise de la peur et des violences subies. Après le verdict, elle disparaît des radars, se remarie, et s’éteint paisiblement en 1981, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans — sans jamais avoir vraiment expliqué ce qui s’était passé cette nuit-là.


Épilogue — Le fantôme du Paris des Années folles

L’histoire de Paul Grappe et de Louise Landy est longtemps restée dans l’ombre des grands faits divers de l’entre-deux-guerres, éclipsée par les affaires Landru, Stavisky ou Violette Nozière. Ce n’est qu’au XXIe siècle que des historiens comme Fabrice Virgili et Danièle Voldman exhument leur histoire dans un ouvrage publié chez Payot : La Garçonne et l’Assassin. Le récit a depuis inspiré une bande dessinée primée au festival d’Angoulême (Mauvais genre, 2013), une pièce de théâtre et le film Nos années folles d’André Téchiné (2017).

Mais une question demeure, enfouie dans les archives du palais de justice : Louise a-t-elle vraiment tué son mari par peur, ou s’agissait-il d’un geste prémédité, l’ultime libération d’une femme qui avait tout sacrifié pour un homme, avant de comprendre qu’il ne pourrait jamais redevenir celui qu’elle avait aimé ? Le dossier est clos, mais le mystère, lui, reste entier. Comme un fantôme qui hanterait encore les artères du 20e arrondissement.