
Entre 1980 et 1986, huit jeunes hommes disparaissent dans un rayon de trente kilomètres autour du camp militaire de Mourmelon-le-Grand, dans la Marne. Au cœur du silence, un nom revient comme une litanie morbide : Pierre Chanal, adjudant-chef, moniteur d’auto-école, violoniste amateur et tortionnaire présumé. Retour sur l’une des affaires les plus sombres du true crime français — celle d’un prédateur insoupçonnable qui a emporté ses secrets dans la mort.
Acte I — Le Décor : la Champagne opaque

Il y a, dans la plaine champenoise, quelque chose d’écrasant. Les vignes à perte de vue, le ciel immense, les routes nationales qui traversent des villages endormis. Et puis, au milieu de ce paysage de carte postale, le camp de Mourmelon : 12 000 hectares de terrains militaires, de champs de tir et de zones interdites. Un labyrinthe à ciel ouvert.
C’est là, dans cette poche de territoire où l’armée française fait ses manœuvres, que Pierre Chanal officie comme moniteur d’auto-école. Il apprend aux appelés à conduire. Lui-même conduit un camping-car Volkswagen Combi blanc — un véhicule discret, passe-partout, qui n’éveille aucun soupçon. Il est l’adjudant-chef, celui que les jeunes soldats saluent, celui en qui l’institution a placé sa confiance.
« Il donnait des leçons de conduite. Il paraissait si normal, si affable. Personne n’aurait imaginé. » — Ancien appelé du camp de Mourmelon
Le décor est planté : une zone militaire tentaculaire, une institution opaque, une région rurale où les jeunes hommes font du stop pour rejoindre leur caserne ou leur foyer. Et dans ce décor, une cicatrice qui commence à peine à se former.
Les disparitions — une chronique des silences
Patrick Dubois, 17 ans. Il disparaît le 24 mars 1980 alors qu’il rentre chez lui à vélo. On ne retrouve jamais son corps.
Serge Havet, 21 ans, disparaît le 4 juin 1981. Il fait du stop pour rejoindre son régiment.
Manuel Carvalho, 18 ans, s’évapore le 11 juillet 1981. Lui aussi faisait du stop.
Pascal Sergent, 22 ans, dernier aperçu le 9 février 1982.
Patrice Denis, 22 ans, disparu le 24 mars 1982.
Patrick Gache, 20 ans, s’évanouit dans la nature le 29 mai 1982.
Trevor O’Keeffe, 22 ans, soldat britannique en permission, disparaît le 15 juillet 1985.
Et un huitième homme, jamais identifié, dont le corps mutilé fut découvert dans un bois de Suippes en 1986.
« J’ai compté les stèles. Huit pierres. Huit vies. Et lui, il dormait tranquille dans sa caserne. » — Propos d’un enquêteur cité dans le dossier d’instruction
Pendant six ans, ces disparitions restent sans lien. Les gendarmes locaux enquêtent séparément. Les familles crient, mais la machine judiciaire avance au ralenti. Il faudra l’œil d’un magistrat, une obstination rare, pour commencer à tisser la toile.
Acte II — Le Portrait : qui était Pierre Chanal ?

Né en 1946 à Charleville-Mézières, Pierre Chanal s’engage dans l’armée à vingt ans. Il y fait carrière, gravit les échelons, devient adjudant-chef. Ses supérieurs le décrivent comme « compétent », « discipliné », « effacé ». Il joue du violon dans un orchestre amateur. Il n’a pas d’ennemis. Il n’a pas d’amis proches non plus.
C’est un homme de l’ombre qui a soigneusement construit sa façade d’homme ordinaire. Le camping-car Combi, c’est son outil de travail pour l’auto-école. Mais c’est aussi son antre. En 1988, quand les gendarmes le cueillent enfin, c’est dans ce véhicule qu’ils découvrent Balázs Falvay, un jeune Hongrois de 21 ans, nu, ligoté, bâillonné. Chanal venait de le violer.
« Je pensais qu’il allait me tuer. Il avait des cordes, un couteau, un pistolet. Il m’a regardé dans les yeux et m’a dit : ‘Tu es à moi maintenant.’ » — Balázs Falvay, unique survivant connu
L’arrestation de 1988 met fin au calvaire de Falvay — mais elle ouvre une boîte de Pandore. Dans le Combi, les enquêteurs saisissent des cordelettes, des menottes, un poignard, des photos de jeunes hommes nus, des carnets où Chanal notait des plaques d’immatriculation et des descriptions physiques de ses proies. Les experts légistes exhument de son domicile des centaines de diapositives classées par année.
Condamné à dix ans de prison pour le viol de Falvay (et d’une autre victime en 1987), Chanal purge sa peine. Mais pendant son incarcération, l’enquête sur les disparitions de Mourmelon s’accélère. En 1993, le juge d’instruction le met en examen pour l’assassinat de sept des huit disparus. Il nie en bloc.
Les preuves — un faisceau qui étrangle
Les expertises balistiques, les recoupements géographiques, les témoignages d’anciens appelés qui disent avoir vu le Combi blanc rôder aux abords des routes fréquentées par les victimes. Le parquet de Châlons-sur-Marne, les gendarmes de la section de recherches de Reims, tous s’accordent : il y a assez pour le renvoyer devant les assises.
Mais les années passent. Chanal reste en détention provisoire, campant sur ses dénégations. L’instruction s’enlise dans la complexité — sept scènes de crime, sept corps disparus ou non identifiés, sept familles qui attendent.
Acte III — L’Enquête et le Suicide : le silence comme dernière arme

Le 14 octobre 2003. Ce jour devait être celui de sa libération conditionnelle. Après dix ans de détention provisoire, Pierre Chanal allait recouvrer la liberté — en attendant son procès pour les sept meurtres. Il sait que les juges ont suffisamment d’éléments pour le condamner. Il sait que l’opinion publique le tient pour le prédateur de Mourmelon.
Ce matin-là, dans sa cellule de la maison d’arrêt de Gradignan, près de Bordeaux, il se tranche la gorge avec un tesson de verre. Il meurt quelques heures plus tard à l’hôpital Pellegrin.
« Il a choisi de partir avec ses secrets. Les familles, elles, sont restées avec leurs questions. » — Me Thierry-Paul Valette, avocat de plusieurs familles de victimes
Le suicide de Chanal provoque une onde de choc. Pour les familles des disparus, c’est un deuxième deuil — mais un deuil sans procès, sans vérité judiciaire, sans condamnation officielle. Le dossier est refermé sans que la justice ait pu prononcer le mot coupable. Les corps de Patrick Dubois, Serge Havet, Manuel Carvalho, Pascal Sergent, Patrice Denis, Patrick Gache et Trevor O’Keeffe ne seront jamais rendus à leurs proches.
Seul Falvay, le miraculé, peut témoigner. Seul lui peut décrire l’odeur du Combi, la voix de l’adjudant-chef, la sensation d’être à deux doigts de la mort.
L’enquête après Chanal — questions sans réponses
Que s’est-il passé dans ces années d’instruction ? Pourquoi la justice a-t-elle attendu 1993 pour mettre Chanal en examen ? Comment un militaire connu de tous a-t-il pu opérer aussi longtemps, aussi près de sa propre caserne, sans éveiller les soupçons ? Et surtout : combien d’autres victimes a-t-il pu faire avant 1980 ou entre 1986 et 1988 ?
L’hypothèse d’une complicité — au sein de l’armée ou ailleurs — n’a jamais été totalement écartée. Mais elle est restée lettre morte. Le suicide de Chanal a figé l’enquête dans le marbre.
Conclusion — Les champs de la mémoire
Aujourd’hui, le camp de Mourmelon continue de tourner. Les chars sillonnent les plaines, les appelés apprennent à conduire, le ciel immense de la Champagne reste indifférent. Mais dans les villages alentour, sur les routes où huit jeunes hommes ont été avalés par l’asphalte et le silence, quelque chose persiste. Une cicatrice invisible. Une vigilance qui ne s’éteint pas.
Les familles, elles, attendent toujours. Pas de corps, pas de tombe, pas de procès. Seulement une certitude : celui qui a pris leurs fils, leurs frères, leurs amis, s’est tu à jamais. Le Triangle Maudit de la Marne n’a pas livré tous ses secrets. Peut-être ne les livrera-t-il jamais.
« On ne peut pas enterrer un disparu. On ne peut que l’attendre. Et l’attente, elle n’a pas de fin. » — Mère de Patrick Dubois, témoignage recueilli en 2004