Au 41 rue Michel-Ange, dans l’un des quartiers les plus cossus de Paris, une femme se disait réincarnation du Saint-Esprit. Pendant trente-cinq ans, Yvonne Trubert a reçu des milliers de fidèles dans son appartement haussmannien, promettant la guérison du cancer, du sida, de Parkinson par l’imposition des mains. Ministres, magistrats, médecins et bourgeois défilaient chez « Maman ». En 2017, elle est morte sans avoir jamais été inquiétée. Son mouvement, lui, survit encore.


ACTE I — La voyante de la rue Michel-Ange

L’histoire commence dans l’intimité feutrée du 16e arrondissement. Yvonne Trubert a déjà la cinquantaine lorsqu’elle fonde, au début des années 1980, « l’Invitation à la Vie » — l’IVI. Rien, dans son parcours, ne la prédestinait à fédérer des foules. Née en 1932 dans une famille modeste, mère au foyer, c’est après une « révélation » qu’elle se perçoit comme le canal terrestre du divin. Elle ne se présente pas comme une gourou, mais comme une mère, une « maman » spirituelle.

« Yvonne Trubert ne se contentait pas de prier avec les malades : elle leur ordonnait d’arrêter leurs traitements médicaux, les assurant que seule la foi pouvait les sauver. » — Rapport parlementaire Gest-Guyard, 1995

Le cadre est celui du catholicisme le plus traditionnel, mais l’IVI n’est pas une simple paroisse. Dans l’appartement de la rue Michel-Ange, on organise des retraites, des séances de prière collective, des impositions des mains. La spécificité de l’IVI tient à son recrutement : cadres supérieurs, notaires, avocats, professeurs. Une bourgeoisie catholique que la parole de cette femme rassure et fascine à la fois. Jusqu’à 4 000 adeptes, selon les estimations des enquêteurs.

En 1995, un rapport parlementaire dirigé par les députés Gest et Guyard épingle pour la première fois l’IVI. Le mouvement est classé dans la catégorie des « sectes guérisseuses », un terme qui colle désormais à l’organisation comme une seconde peau. Pourtant, rien ne se passe. Le rapport reste un rapport. Yvonne Trubert poursuit son œuvre.


ACTE II — Des guérisons qui tuent

Car le problème, avec l’IVI, n’est pas la croyance. C’est le refus du soin. À plusieurs reprises, des malades atteints de cancers, de leucémies, de maladies neurodégénératives sont invités à abandonner la chimiothérapie, les antirétroviraux, tout traitement conventionnel. La guérison, leur assure-t-on, viendra par la prière et l’imposition des mains.

En 2003, la Miviludes — la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, créée l’année précédente — alerte les autorités sur un cas particulièrement glaçant : un enfant leucémique dont les parents, membres de l’IVI, refusent catégoriquement les soins. L’enfant finira par être pris en charge sous contrainte judiciaire. Il en réchappera. D’autres, moins médiatisés, n’auront pas cette chance.

« Les dérives thérapeutiques de l’IVI constituent un danger sanitaire avéré. Les malades sont détournés des soins au nom d’une prétendue guérison spirituelle. » — Miviludes, rapport annuel 2003

Le profil des adeptes intrigue toujours les enquêteurs. Il ne s’agit pas de personnes naïves ou précaires, mais de femmes et d’hommes installés, souvent diplômés, parfois médecins eux-mêmes. La figure de Georgina Dufoix, ministre des Affaires sociales de François Mitterrand et présidente d’honneur de l’IVI, illustre cette porosité entre le pouvoir républicain et la dérive sectaire. Comment une ancienne ministre a-t-elle pu cautionner un mouvement qui incitait des malades à renoncer aux soins ? La question reste ouverte.

En 2005, la Miviludes saisit la justice. L’enquête traîne. Les témoignages de victimes, rares, se heurtent à la loi du silence qui règne au sein du groupe. L’IVI verrouille. Ses membres jurent fidélité. Et le temps passe.

« Nous ne sommes pas une secte. Nous sommes des croyants qui invitent à la vie. Ceux qui parlent de dérive ne comprennent rien à l’amour de Dieu. » — Yvonne Trubert, interrogée par Le Parisien, 2010


ACTE III — La mort sans procès

Le 24 mai 2017, Yvonne Trubert s’éteint à l’âge de 85 ans. Elle meurt dans son lit, dans l’appartement de la rue Michel-Ange, entourée des siens. Elle n’aura jamais été mise en examen. Jamais condamnée. Les signalements de la Miviludes, les rapports parlementaires, les alertes des associations de victimes — rien n’aura abouti devant un tribunal.

Cette impunité interroge. Jusqu’où la liberté religieuse protège-t-elle les dérives criminelles ? En France, la loi de 2001 sur les sectes permet d’engager des poursuites pour abus de faiblesse, exercice illégal de la médecine ou mise en danger de la vie d’autrui. Mais l’influence souterraine de l’IVI, ses appuis dans les milieux politique et judiciaire, ont semble-t-il fait écran. Aucun policier n’a franchi le seuil du 41 rue Michel-Ange pour y mener une perquisition d’envergure.

La mort de la fondatrice n’a pas enterré le mouvement. L’IVI existe toujours, recomposée sous d’autres noms, d’autres structures. Les fidèles se réunissent encore. La parole de « Maman » est consignée dans des cahiers distribués aux membres. Le dogme perdure, même sans la prophétesse. Comme si l’institution avait pris le relais de la chair.


Le mystère persiste

Yvonne Trubert emporte avec elle le secret de son emprise. Comment une femme sans diplôme, sans cursus religieux officiel, sans charisme tapageur, a-t-elle pu persuader pendant trois décennies des milliers de personnes — des ministres, des intellectuels, des soignants — que la maladie n’était qu’une épreuve que l’amour divin pouvait dissiper ?

L’IVI n’a jamais été dissoute. Ses statuts, discrets, sont toujours en vigueur. Ses comptes, jamais vraiment contrôlés. Dans le 16e arrondissement, au 41 rue Michel-Ange, une plaque discrète rappelle peut-être encore, à qui veut voir, qu’une femme s’est prise pour le Saint-Esprit — et que personne, au pays des droits de l’homme, n’a trouvé le moyen de l’en empêcher.

« Yvonne Trubert a bénéficié d’une impunité qui frôle la protection. C’est toute la question de notre rapport à la liberté de croire, et de ses limites face au crime. » — Rapport d’enquête parlementaire, synthèse 2018