Il vendait ses pâtés au roi de France. La chair qui les garnissait était celle de l’homme.
L’histoire commence dans le Paris pouilleux du XIVe siècle, sur l’île de la Cité, ce berceau de la capitale qui sentait la fange, le suif et l’encens mêlés. Les ruelles y sont si étroites qu’on peut toucher les deux murs en tendant les bras, et si sombres que midi y ressemble à un crépuscule perpétuel. Là, à l’angle de la rue des Marmousets et de la rue des Deux-Hermites — un croisement aujourd’hui englouti sous les fondations du nouvel Hôtel-Dieu — deux échoppes voisines prospéraient d’une manière singulière.
Le duo de l’ombre
D’un côté, un barbier-chirurgien. Son rasoir luisait comme un éclat de lune au fond de l’échoppe. Les barbiers de ce temps-là inspiraient une méfiance tenace : manieurs de lames, saigneurs attitrés, arracheurs de dents, ils cumulaient les gestes que l’Église interdisait aux médecins. Le sang faisait partie de leur quotidien. Celui-ci en avait fait son commerce d’une autre manière.

De l’autre côté, un pâtissier. Sa boutique embaumait la croûte dorée, le beurre chaud et la viande épicée. Ses pâtés en croûte — ces tourtes hautes comme le poing, qu’on croquait dans les tavernes et jusque dans les offices du Palais — étaient devenus la coqueluche de tout le quartier. Les étudiants du cloître Notre-Dame, tout proche, s’y pressaient. Le roi Charles VI lui-même, paraît-il, en réclamait chaque matin. Le pâtissier ne désemplissait pas.
Pourtant, dans le même temps, des jeunes gens disparaissaient.
Disparaître au XIVe siècle n’avait rien d’exceptionnel. La ville grouillait de dangers : les rixes, les fièvres, la misère qui vous avalait sans laisser de trace. Mais à mesure que la renommée du pâtissier grandissait, le nombre d’absents augmentait. Une coïncidence, crurent les voisins. Un hasard, se dirent les sergents du guet. Personne ne fit le lien.
Personne, jusqu’au chien.
Un chien qui ne ment pas
C’est ici qu’entre en scène Alaric, un étudiant allemand venu parfaire son latin dans les écoles du cloître. Ou Gunther, selon les versions — les chroniques divergent, le surnom a glissé d’une plume à l’autre. L’histoire, elle, tient debout.
Alaric disparaît un soir d’hiver. Il avait promis de revenir pour souper. Il ne reparut jamais. Quelques jours plus tard, son chien — un petit schnauzer au poil dur, compagnon fidèle de ses errances — se plante devant la boutique du pâtissier et se met à hurler. Pas un aboiement de gourmandise. Une plainte rauque, entêtée, insupportable, qui vrille les oreilles des passants. Le chien refuse de bouger. Il gratte la porte, il flaire le seuil, il geint comme si l’odeur de son maître flottait encore dans l’air.
Un ami de l’étudiant — un écrivain public du quartier — finit par s’alarmer. Il alerte la maréchaussée. Les agents du Châtelet fouillent la pâtisserie. Rien d’anormal en surface : des étals, des pains de sucre, des jarres d’épices. Mais dans la cave, sous une trappe habilement dissimulée, la scène les fige.
« Il y avait en la Cité de Paris, rue des Marmousets, un pâtissier meurtrier […] de la chair d’icelui faisait des pâtés qui se trouvaient meilleurs que les autres, d’autant que la chair de l’homme est plus délicate. »
— Jacques du Breul, prieur de Saint-Germain-des-Prés, 1612
Un billot de boucher maculé de sang. Des membres humains fraîchement sectionnés. Un hachoir, des os broyés, et tout un système de poulies et de trappes par lequel le barbier — son complice — faisait glisser les corps dépecés de sa cave à celle du pâtissier.
Les deux hommes ne nièrent rien. Devant le prévôt Audouin Chauveron, ils avouèrent tout : les étudiants attirés par la promesse d’un rasage à bas prix, la gorge tranchée d’un geste sec, le corps descendu par la trappe, et la recette qui faisait le succès des tourtes.
Brûlés vifs, la mémoire effacée

Le châtiment fut aussi expéditif que la sentence était implacable. Ni procès fleuve ni longs pourvois. Le Parlement ordonna l’exécution immédiate. Les deux complices furent emmenés en place de Grève — cette même place où l’on dansait les jours de fête — et brûlés vifs dans des cages de fer, suspendus au-dessus des flammes. Le même jour.
Leurs maisons furent rasées. À l’emplacement, on éleva une pyramide expiatoire — une colonne de pierre qui devait rappeler aux passants le prix du crime. La pyramide tint debout jusqu’en 1536. Puis elle disparut à son tour, rongée par le temps et les reconstructions, comme si Paris voulait effacer jusqu’au souvenir de l’abjecte boutique.
Le Sweeney Todd français : légende ou réalité ?
Car c’est bien la question qui taraude les historiens depuis quatre siècles : cette affaire a-t-elle vraiment eu lieu ?
Aucun document officiel contemporain n’en porte trace. Les registres du Châtelet, pourtant méticuleux dans leurs comptes rendus de justice, ne mentionnent nulle part un barbier et un pâtissier jugés pour cannibalisme. Les historiens du XVIIIe siècle, comme Jaillot, ont compulsé les archives sans rien trouver. La seule source — celle de Jacques du Breul, écrite en 1612, soit plus de deux cents ans après les faits présumés — ne prétend même pas relater un événement avéré. Du Breul dit « le bruit a couru » ; il parle d’une rumeur, d’un ragot de comptoir qui a traversé les générations.
Et pourtant, la rumeur s’est enrichie avec le temps. Le détail du chien, notamment, est une invention romanesque tardive. On la doit à Louis-Marie Prudhomme, auteur du Miroir historique en 1807, qui a brodé sur le récit de Du Breul en donnant un nom à l’étudiant et un rôle à son schnauzer. C’est Prudhomme, aussi, qui a fixé dans les mémoires l’idée que le roi Charles VI se serait délecté de ces pâtés cannibales — anecdote impossible à vérifier, mais trop savoureuse pour être omise.
L’affaire de la rue des Marmousets est donc une légende urbaine médiévale. Une parmi d’autres : la même histoire court à Dijon (où le pâtissier Jehan Carquelin aurait tué des enfants pour farcir ses tourtes), à Besançon, et dans une demi-douzaine de villes européennes. Le schéma est toujours le même : un artisan du sang (barbier, boucher) alimente en chair humaine un artisan du feu (pâtissier, rôtisseur). Le conte a voyagé sur les routes, s’est adapté à chaque terroir.
Ce qui frappe, c’est sa ressemblance quasi parfaite avec une autre légende — celle-là mondialement célèbre.
L’ombre de Sweeney Todd
Londres, Fleet Street, XVIIIe siècle. Sweeney Todd, le barbier démoniaque, égorge ses clients et les livre à sa complice Mrs Lovett, qui les transforme en pâtés à la viande. L’histoire, popularisée par une comédie musicale de Stephen Sondheim puis par le film de Tim Burton en 2007 avec Johnny Depp, a fait le tour du monde.
Or ce récit, qui semble si typiquement londonien, emprunte sa charpente à la légende parisienne. Un poète surnommé Poirier « le Boiteux » avait déjà gravé dans une comptine le souvenir du duo maudit des Marmousets :
« Puis, rue des Deux-Hermites / Proche des Marmouzets / Fut deux âmes maudites / Par leurs affreux effets : / L’un barbier sanguinaire, / Pâtissier téméraire, / Découverts par un chien, / Faisant manger au monde, / Par cruauté féconde, / De la chair de chrétien. »
Sweeney Todd serait-il, au fond, un rescapé — la légende française qui a traversé la Manche, changé de costume et de siècle, pour devenir un mythe anglo-saxon ? La chronologie le suggère, mais rien ne le prouve. Les contes, eux aussi, ont leurs filiations secrètes.
La pierre du chien
Aujourd’hui, les curieux se rendent encore au 20, rue Chanoinesse, à deux pas de Notre-Dame. Là, dans l’enceinte d’un commissariat de police — ironie de l’histoire — une pierre tachée de rouille, dite « pierre du chien », est présentée comme le billot où le barbier aurait dépecé ses victimes. Les guides touristiques en parlent. Lorànt Deutsch, dans son best-seller Métronome, a popularisé cette localisation.
Problème : cette section de la rue Chanoinesse n’a jamais fait partie de la rue des Marmousets. La véritable adresse — l’angle exact où se trouvaient les deux échoppes — repose aujourd’hui sous les murs de l’Hôtel-Dieu, inaccessible, invisible. Le vestige que l’on montre aux touristes est un leurre : une pierre authentique, peut-être, mais déplacée, attribuée à une histoire qui n’est pas la sienne.
C’est toute la beauté des légendes urbaines. Elles finissent toujours par s’ancrer quelque part, quitte à tordre la géographie.
La part d’ombre
Alors, que reste-t-il de vrai ? Pas grand-chose, objectivement. Aucune pièce d’archive, aucun parchemin, aucune trace judiciaire. Rien, sinon une chronique du XVIIe siècle qui rapporte un « bruit » qui courait déjà de temps immémorial — et qui courait peut-être depuis le début du monde, depuis que les hommes inventent des ogres dans les caves pour expliquer ce qui les effraie.
Il reste autre chose. Il reste le frisson qui vous prend quand vous marchez rue Chanoinesse un soir d’hiver, quand le vent remonte de la Seine et que les réverbères jettent des ombres tremblantes sur les vieilles pierres. Il reste cette image du schnauzer hurlant devant la porte close, tandis que les convives, au-dessus, croquent dans une tourte dont ils ignorent tout.
Et il reste la beauté terrifiante de ce que les hommes sont capables d’inventer — et peut-être, parfois, de faire.
Le mystère de la rue des Marmousets ne demande pas qu’on le résolve. Il demande qu’on le raconte. Et depuis six cents ans, nous n’avons pas cessé.